
Ce lundi, de passage en Ardèche, j’ai croisé Sophie. Il fallait sincèrement la trouver, perdue dans la montagne en pleine forêt. C’est une amie qui m’a guidé là. Et elle avait raison de m’inviter à cette rencontre.
Sophie, la cinquantaine passée, vit depuis plusieurs années dans un petit village ardéchois, à Malarce-sur-la-Thines. Disons plutôt, au bout d’un long chemin sinueux semé d’embûches, à l’instar de sa vie. Pour la rencontrer, j’ai dû laisser mon véhicule 2km avant, dans le centre du village (trop étroit pour mon camping-car). Puis j’ai pris mon sac à dos et j’ai fait le reste du chemin à pied. Après une bonne demi-heure de marche, tout au bout, un simple panneau indique la direction de sa maison. Un autre indique « Voie sans issue ».

J’arrive 15mn avant elle. Elle rentre d’une journée de travail dans un hôtel, aux Vans, à quelques km de là.
On fait les présentations et peu-à-peu la discussion s’installe…
Dans cette nature sauvage et sublime, son "chalet". Un piano, une guitare. J’apprendrai plus tard qu’elle était - plus jeune - violoncelliste. Elle chante aussi.
Elle m’explique - dans les grandes lignes - son parcours de vie : ses études à Lyon, Saint-Etienne, son amitié avec une amie commune, Lucie, lors de sa collocation. La musique qui ne l’a jamais quitté… Puis quelques années plus tard, une fille née d’une union. Elle bouge un peu… les années passent. Puis avec son compagnon, ils décident d’acheter ici, en Ardèche, un mas avec son immense terrain sauvage en pleine forêt, afin d’en faire deux gîtes, le tout perdu au bout d’un long chemin. Une impasse. Plus bas, dans la vallée, sillonne le Chassezac. On aperçoit un barrage. Le paysage est sublime.
Ils visitent le lieu et c’est le coup de foudre. 15 jours plus tard, Sophie ressent les prémices d’une maladie qui fera tout basculer. Quelques semaines après, une fois devenus propriétaires, elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du colon, cancer qui a envahi le reste de ses organes. S’ensuit un véritable marathon qui durera plusieurs années : de nombreuses opérations, chimio… Elle ne pèsera que 48kg, et est pratiquement à l’article de la mort. Elle envisage alors sérieusement d’aller en Suisse pour se faire euthanasier.

Les travaux, les projets qui tombent à l’eau, la maladie qui la ronge, sa fille qui fait des études, sa vie de couple qui vacille peu-à-peu, ses amis qui prennent des distances… Heureusement sa sœur est là.
Soudain une lueur d’espoir : de par une particularité génétique familiale qui a déclenché chez elle ce cancer, elle profite d’un protocole d’essai d’immunothérapie à Paris. Néanmoins la contrainte est énorme : tous les 15 jours, et ce durant deux ans, elle doit monter à Paris. Le parcours est long, douloureux, incertain…
De nouveau, tout s’arrête : on lui diagnostique cette fois-ci un cancer du sein.
Elle se retrouve de plus en plus seule. Entre temps, elle et son compagnon prenent de la distance. Pas facile de vivre avec quelqu’un de malade. Comme elle le dit « La maladie a tué l’amour ». Il est vrai que leur rêve a viré au cauchemar…
Malgré cela, et durant 8 ans, avec une épée de Damoclès au dessus d’elle, elle résiste, fait face à la vie qui, elle, continue inexorablement et ne lui fait aucun cadeau. Un projet de gîte, la rénovation des lieux, tout doit avancer.
Sa fille, sa famille proche sont là ; quelques amis, les vrais, lui resteront fidèles. Mais c’est compliqué. La maladie fait peur.
Sa sœur, comme une mère qu’elle n’a plus, présente à chaque chimio, l’a sauvé. Encore une fois, c’est elle qui l’affirme.
Sophie est une véritable survivante.
Désormais guérie mais toujours suivie, elle voit désormais l’avenir différemment. Elle profite de chaque instant.
Son corps est meurtri. Il porte les stigmates de ces années de souffrance, des nombreuses opérations chirurgicales, des traitements lourds. Son corps est couvert de cicatrices. Son coeur aussi.
Ses animaux (chien, chats,…) sont son autre famille.
Dans sa maison, accrochés au mur ou posés à même le sol, des dizaines de tableaux qu’elle a peinte au fil du temps relatent son histoire.
Mais elle est là. Plus que jamais.
Et elle fait des projets.
Elle accueille en période estivale des personnes dans son gîte-roulotte (La roulot'Thines ). Elle tente d’entretenir le lieu comme elle peut sachant que la fatigue la gagne et que son corps a du mal à suivre le rythme qu’elle lui impose. Le matin, elle entretient sa maison, le terrain, le jardin, la piscine et sa jolie petite roulotte qu’elle a décorée elle-même. L’après-midi, et pour la saison d’été, elle est réceptionniste (et plus encore) dans un hôtel de la commune voisine (Les Vans). Elle doit coûte que coûte joindre les deux bouts. C’est très loin d’être simple. Alors elle accepte les boulots, même durs, sans rechigner.
Ce qui m’a frappé, c’est le dynamisme, le courage et l’optimisme de Sophie. Malgré les tourments de la vie, elle fait front. Comme elle m’a expliqué, son attachement à ce lieu, ce mas et ces deux gîtes, est puissant : il l’a en quelques sorte sauvé. Sincèrement la tâche est immense pour une femme seule. Comment fait-elle ? Durant presque une décennie, elle s’est retrouvée isolée, face à elle même : à la fois géographiquement et humainement. Elle s’est battue et se bât encore. L’hiver est ici rude. La vie, sa vie aussi, finalement.
La nuit venue, elle a souhaité me raccompagner en voiture craignant que je me fasse charger par les sangliers omniprésents ici (on est sur leur territoire !). Elle n’avait pas tort : au détour d’un virage, toute une famille nous a fait coucou !!!
Le lendemain matin, j’ai décidé de revenir lui dire au revoir. Elle était en train de poser de la tapisserie avec son amie Lucie. Elle n’arrête jamais. Et puis j’ai osé lui demander si elle accepterait de faire partie de mes « Gueules ». Je lui devais bien ça. Avec un très beau sourire et un regard illuminé, presque comme un honneur, elle m’a répondu un gros « oui ».
Merci Sophie.
NB : La photo que j’ai choisie est teintée de joie, de dérision. C’est bien elle. C’est Sophie*. Une fille pleine de vie.
(*Sophie-Eva Morot-Gaudry)











je suis très ému de lire l’histoire de vie de Sophie. Une personne immensément résilient qui fait d’elle un modèle inspirant pour toutes les personnes à qui on apprend que le cancer est en eux.
merci Dominik d’être allé rencontrer Sophie. Merci Sophie de vous être livrée car vous êtes l’espoir et une personne admirable
Merciiiiii Dom pour ce partage !
Ce portrait est extrêmement touchant ! Ce récit m’a ramené aux combats que l’on peut s’engager à faire pour avancer coûte que coûte malgré les embûches
Bravo pour ce résumé simple et puissant
Cette femme est TRÈS belle malgré tout