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#005 – Jean-Michel, la boite à souvenirs de l’Île d’Oléron

#005 – Jean-Michel, la boite à souvenirs de l’Île d’Oléron

août 5, 2025

Une de mes premières pensées une fois arrivé sur l’Île d’Oléron a été de me demander si je trouverai une nouvelle Gueule pour venir compléter mon projet. Sans nul doute que oui. Mais le timing jouait contre moi. En questionnant un de mes amis situé sur l’ile, la liste s’arrêta sur deux personnages locaux. Rapidement, l’un deux attira mon attention. Après un rapide coup de fil, le RV fut pris pour une rencontre dans l’après-midi même. L’heure approchant, j’enfourche mon vélo et me voilà parti, mon lourd matos photo sur le dos, pour environ 12 km sous un soleil de plomb à travers les jolis chemins de l’île.

Ma future « Gueule » m’avait donné rendez-vous en ce 22 juillet 2025 sur une petite place du hameau de l’Île à Saint-Georges d’Oléron. Jean-Michel Caillot, un petit homme moustachu, les 70 ans dépassés, à l’apparence modeste, chemise à carreau et casquette, et aux yeux vifs et malicieux, m’attend derrière la porte entrouverte de ce qui semble être une petite grange où un pied de vigne semble avoir décidé avec élégance de courir en façade. Plus précisément, je me trouve dans un ancien chai familial. Sa famille était viticulteur. Lui a suivi mais a préféré parallèlement se passionner pour autre chose. C’est la raison de ma venue.

Je le suis et, avec prudence, m’enfonce dans l’obscurité du lieu. La pièce principale très encombrée est en fait un lieu de projection visiblement à l’abandon. Sur ma droite, un immense écran blanc qui surplombe une mini scène. Sur la gauche, je distingue un projecteur suspendu. Tout autour, des tas de choses trainent çà et là.

De vieilles affiches recouvrent en partie les murs bruts de pierre et de bois. Ma première question à Jean-Michel s’impose comme une évidence. C’est d’ailleurs celle qui a motivé ma rencontre : « Il parait que vous êtes la mémoire visuelle de l’Ile ? Expliquez-moi çà Jean-Michel ! Cela m’intéresse…». Dès ses premières paroles, je sens que j’ouvre un livre. Celui de sa vie. Une vie faite d’images, de videos, de rencontres aussi. Une vie de passion.

Il commence à m’expliquer que tout a commencé dès l’âge de 14 ans. Le curé de la paroisse lui a transmis le virus de la photographie, de l’image. Il lui a appris à cadrer, à développer. Il s’est alors mis à tout prendre en photo. Puis avec le temps, il s’est équipé d’une première caméra et a filmé en Super 8 tout ce qui se déroulait sur l’Ile d’Oléron : les fêtes de village, la vie de l’Ile, ses métiers, les divers événements… il a ainsi réalisé des interviews sur différents thèmes et gardé des témoignages d’anciens. Il a été le témoin d’un peu plus d’un demi-siècle d’évolution… au fil du temps, et, sans s’en rendre véritablement compte, il est devenu la mémoire audiovisuelle locale de référence sur l’Ile.

Sur le mur, je distingue des photos vieillies par le temps. Il les commente. Il m’explique qu’il a été par exemple présent lors de l’échouage de L’Essor en 1996. Premier sur place, il est le seul à avoir capturé des images inédites du drame qui avait fait 9 victimes lors d’une fête locale à la Cotinière. Ses images ont fait le tour du monde… Il nous montre aussi diverses affiches, à l’époque où il participait à des expositions.

On n’arrête plus Jean-Michel. Il me fait faire le tour des lieux. Il dévoile derrière un rideau des étagères pleines de bandes magnétiques, ou encore les nombreuses boites en fer renfermant des photos dont certaines, très anciennes, sont encore sur verre. Ce sont - me dit-il - des dons que lui ont fait et font encore les locaux. Des biens précieux, souvent familiaux, qui évoquent des instants de vie qui se sont déroulés sur l’ile : mariages, photos de famille, fêtes locales, portraits de personnages locaux…

Jean-Michel est passionné. Il m’explique sa méthodologie de travail d’avant : tout était noté dans divers carnets. Chaque seconde était documentée. L’ordinateur n’existait pas. Alors pour chaque plan, les secondes et minutes (timecode) étaient décrits, référencés. Je distingue sa jolie écriture remplissant des milliers de pages. Des carnets comme çà, il en a des centaines…

Puis lorsque le numérique est arrivé, il s’est équipé. Il s’est monté un véritable studio de montage multi-écrans dont je distingue encore quelques vestiges au fond de sa grange. Des cartes mémoires ? Il en a encore plusieurs centaines qu’il n’a pas effacé ! Ne parlons pas des disques durs ou des milliers de DVD gravés… Il a numérisé la quasi totalité de ses supports argentiques dont certains datent du lieu des années 60 ! 

Dans ce lieu semblant désordonné (car à l’abandon), Jean-Michel est plutôt méthodique. Et c’est ce qui contraste avec le lieu comme avec le personnage. Qui pourrait imaginer qu’il était l’un des ardents protecteurs de la mémoire de l’île (et aussi d’un peu plus loin que l’ile…)? Souvent, on ne comprend que bien plus tard les bénéfices de gens comme lui pour la communauté, qui ont voué toute leur vie à une passion, parfois dans l’incompréhension.

Avant de partir, l’intarissable Jean-Michel nous a a fait faire le tour du hameau pour nous indiquer quelques secrets de son passé historique. Des pierres taillées dont les dates antérieures à 1700 démontrent l’ancienneté du lieu. Ou encore des indices qui - pour lui - lui font supposer qu’un chenal passait juste en face de chez lui… chenal qui au fil du temps a été rebouché et est devenu une simple route  « Il y avait probablement des bateaux de pêche qui passaient ici… regardez les façades ! » dit-il en nous indiquant des éléments qui permettaient d’amarrer les embarcations. On a même parlé de Vikings…

Désormais, sa précieuse banque d’images a rejoint le fonds documentaire des archives départementales. A noter que vous pouvez retrouver quelques documentaires réalisés par Jean-Michel sur le net. Et oui ! L’homme est aguerri aux nouvelles technologies, dont internet.
Et si vous passez dans le petit village de Saint Georges d'Oléron, n’hésitez pas à interroger quelques habitants pour savoir où se situe Jean-Michel (Place des seigneurs). Si vous avez des questions à poser sur l’histoire locale, sur son patrimoine, il sera sans nul doute vous répondre. Et plus encore, vous aurez peut-être la chance d’échanger sur son parcours de vie et sa passion de l’image… 

En repartant, j’ai souhaité le sortir de l’ombre de son chai. Là où la poussière du temps a pris place. Je lui ai demandé de prendre position devant la porte de sa grange, de son ancien « bureau » (ou « chai à souvenirs »). En fond, un bois usé… En face de moi, une fois encore, une Gueule. Une vraie Gueule de France. Une de celle qui me conforte d’avoir fait une très belle rencontre.
Il sourit. Je déclenche. ❤️

Un grand merci à Jean-Michel pour ce précieux moment de partage.

A bientôt.

NB : N’oubliez pas que ce projet repose sur des rencontres. Si vous connaissez une personne jeune ou âgée, homme ou femme, qui mérite de faire partie de mes « Gueules de France » (au parcours de vie particulier, une singularité, un focus qui mérite d’être partagé,…), contactez-moi ! ;)

Photos réalisées au moyen format (GFX 50sII) et X100vi.

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