
Ma nouvelle escale du jour : Thiers, capitale de la Coutellerie. Après avoir glané dans les ruelles médiévales de la ville ancienne, je suis parti en quête de ma nouvelle Gueule. Et c’est finalement à deux pas de la gare que je l’ai trouvé. Il se prénomme Touffik et tient l’Hôtellerie de la Gare.
Aujourd’hui, et si je m'en réfère à ce que les médias annoncent pour demain, c’est l’une des journées les plus chaudes de ces derniers jours. Plan canicule orange (moi je dirais rouge vu la tronche que je fais !). On me prévient que stationner près de la gare pour un camping-car risque d’être problématique et on me propose de me garer bien plus bas dans la ville. Je m’exécute. Après 15mn de marche en pente sous une chaleur insupportable, mon sac photo sur le dos, j’arrive devant une magnifique terrasse et devanture d’un ancien Hôtel des années 1900 au lettrage d’origine (au passage, je remarque que je pouvais stationner sans soucis à quelques pas de là 😭).

La glycine blanche (pas encore fleurie) enrobe majestueusement la tonnelle. Hélas, le rideau est tombé. Je tente de pousser la porte mais celle-ci est verrouillée. Zut. L’établissement est-il fermé ? Je remarque un panonceau « Complet ». Je pose mon sac sur une des tables de la terrasses, me désaltère, et remarque une carte indiquant le 06 du propriétaire. Je sors mon téléphone pour composer le numéro lorsque le rideau, comme par magie, se lève. Je m’écrie « Mais c’est génial ! Si ça ce n’est pas un signe ?! » Dans la pénombre de la salle du bar, derrière la vitre, je distingue une silhouette alerte qui passe la tête dans l’entrebâillement de la porte « Je cherche un certain « Touffik », c’est vous ? » « Et oui, c’est moi ! » me répond-il l’air amusé. « Vous attendez depuis longtemps ? Mais rentrez… Vous prenez quoi ? »
Je lui explique la raison de ma venue. Il sourit, me parle d’articles publiés dans différents journaux locaux. Me les montre. Il se prend un café, moi un sirop d’orgeat. On s’installe sur une petite table de la salle et la discussion s'entame.

Touffik a 72 ans. Il travaille toujours. Comme il dit « tant que j’ai la forme… » Et il m’explique dans un français impeccable, sans accent, que malheureusement, il ne pourra compter sur sa retraite complémentaire algérienne lorsqu’il travaillait là-bas dans l’administration fiscale. C’est peine perdue. L’administration de son pays d’origine fait la sourde oreille. Pourtant il a tous les papiers. Il ne devra compter que sur sa cotisation durant ses années de travail en France. Et seulement ça. Il évoque l’époque où il vivait en Algérie. Sa naissance, son enfance dans une école Jésuite juste après l’indépendance, son éducation stricte, son période passée au contact d’une de ses cousines qui lui a transmis le respect des femmes. Il lui doit beaucoup. Selon lui, on « évolue différemment » et on développe « des rapports différents avec les ” dames ” ». Son premier départ d’Algérie, il a 19 ans. Direction Paris pour démarrer ses études. Hélas, cela ne se fera pas et il rentrera rapidement au « pays ». Puis ensuite il part faire son service militaire dans le civil durant deux années, en plein désert - pour éviter, comme ile le précise, une mesure disciplinaire. Il reprend ensuite ses études pour finir, après une période de formation, employé par le ministère des finances. Il se lève et me montre des papiers officiels datant de 84-86, ses différents ordres de mission signé de l’état Algérien. Et puis, en 89, quand la période est devenue politiquement compliqué dans son pays, son père lui a vivement conseillé de partir : « Fais ta valise. Casse-toi. Tu parles trop ! ». Et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé à Thiers avec sa première femme, issue d’une famille algérienne et native de Clermont. Ils auront plus tard ensemble deux garçons et une fille.
Son arrivée dans la ville fut un coup de coeur. Le paysage magnifique l’a séduit. Les gens aussi.
Quant à son intégration ? « Sans problème ! Je n’ai jamais eu de soucis. Je n’ai eu que des relations saines. Les gens sont formidables ici… à partir du moment où vous travaillez et que vous payez vos factures et loyers»
Touffik a débuté en montant un petit commerce, une simple épicerie. Il évoque avec émotion comment un de ses amis d’enfance, expatrié en Suède, l’a aidé financièrement à ses débuts car il n’avait pas un « kopek ». Puis ensuite il a enchainé quelques années après en tenant un bar en plein centre-ville. Il a vécu ainsi de belles années, animées et dynamiques, dont il regrette une seule chose : le magnifique bar de 7m de long !
Puis en 97, il prend en location l’Hôtel de la Gare. L’établissement d’aujourd’hui. Une nouvelle aventure commence.
En discutant avec Touffik, je comprends mieux sa popularité. Il s’est toujours investi dans la vie sociale de la ville. Dans le tourisme entre autre. A deux pas de son hôtel-bar se trouve un établissement scolaire. Une partie de sa clientèle, ce sont les jeunes qui ont trouvé chez lui un lieu de rassemblement. Ce sont tous ses « enfants » en quelque sorte. Ils ont pris pour habitude de l’appeler Papy. Justement, pendant qu’on parle, son téléphone vibre.

Un SMS et des messages des étudiants qui pendant les vacances prennent de ses nouvelles « ça va Papy ? » ou lui envoie qq photos. Il est surtout très fier de ses « chipies ». C’est le terme attendrissant qui définit toutes les jeunes filles avec qui il a tissé tant de liens. Depuis 28 ans, il les a vu grandir, devenir femmes et s’accomplir professionnellement et personnellement. L’une d’elle est devenue mannequin, l’autre fait de grandes études, etc… il me sort un magazine, me montre des photos sur son téléphone… un bus passe et klaxonne : au volant, une autre de « ses chipies »… décidément ! Mon regard s’attarde sur l’arrière salle. Juste derrière lui, un baby-foot avec une gardienne échevelée. J’en rigole. Touffik m’explique que tous les jeudis soirs, c’est la soirée Baby-Foot chez Touffik mais exclusivement pour les dames. :)

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Et nous parlons. Parlons encore...
Je m’étonne du taux de remplissage de son hôtel (parmi les nombreuses plaques du Guide du Routard qui recommandent son établissement, un papier indique « Complet » en plusieurs langues ) et il m’en donne l’explication : les conducteurs de train, comme les contrôleurs de la gare toute proche, lui louent quasiment à l’année l’intégralité des chambres. C’est un lieu d’escale. Il se reprend et précise « Les conductrices et les contrôleuses car maintenant, on a enfin compris que les femmes pouvaient conduire des trains ! Il en a fallu du temps ! ».
Touffik a la fibre féministe. Il a surtout un immense respect pour Elles : « on oublie un peu trop vite qu’elles nous ont porté durant 9 mois… » et de me préciser qu’elles sont plus fortes que nous.
Rapidement il m’explique qu’il y a seulement quelques années, juste avant le Covid, il est enfin devenu propriétaire des murs de son Hôtel. Un accomplissement dont il est fier. Et il a raison car il a du cachet son Hôtel style 1900.
Il est 18h passé. Je dois reprendre la route. Quelques clients osent sortir et s’installer sur sa terrasse ombragée. Instinctivement il se lève et déplace le ventilateur qu’il avait dirigé sur lui afin de se rafraichir. Eux d’abord. Lui après.

Touffik déplace le ventilateur pour le diriger sur l'une de ses clientes
Avant de réemprunter le chemin du retour sous une chaleur suffocante de cette fin de journée, je sors mon appareil photo et tente une dernière fois d’immortaliser son regard apaisant. Il est gêné, un peu maladroit. Il ne sait quelle pose tenir. C’est touchant. A l ‘image du personnage.
Je déclenche.
C’est parfait.

Encore une belle Gueule.
Une Gueule qui rayonne, comme une terrasse ensoleillée où l’on aime revenir, parce qu’on y trouve toujours un peu de chaleur humaine.
Merci Touffik d’avoir accepté de faire partie de ma série Gueules de France et d'avoir partager avec moi (et donc nous) tes instants de vie. 🙏
=> Toufik Madani - Hostellerie de la Gare - Avenue de la Gare - Thiers.
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Je tiens également à remercier Maeva et Catherine de l'Office de Tourisme de Thiers pour leur aide précieuse. Merci les filles !
Photos réalisées au GFX100sII - Optiques 45mm(IRIX) et 110mm (Mamiya) - mise au point manuelle













Bravo pour ce merveilleux article si juste tout au long du recit.
Nous sommes arrives chez Touffik sur les conseils de nos hotes ( au 18 Bd de la gare, adorables aussi, qui commencaient tout juste l exercice de maison d hotes ) ce 7 novembre 2025.
Nous sommes tombés sous le charme de cet endroit et du patron Touffik
C est en recherchant sur le net si un article leur etait consacré, que je suis tombee sur Les gueules de France; mille mercis d avoir décrit et traduit toutes les émotions que nous avons éprouvées lors de notre visite.
Touffik merite vraiment cet edifiant reportage
Maryse
se monsieur et une legende a Thiers et c’est mon deuxieme papa merci touffik
mon champion, un ami confrère
😘🍾
Un grand merci à Toufik un plaisir de le revoir à chaque fois lors de mes court passages professionnels!!
aurore conductrice de train