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#007 – Matthieu, le jeune éleveur qui cherchait l’horizon

#007 – Matthieu, le jeune éleveur qui cherchait l’horizon

août 17, 2025

Il y a des rencontres parfois prévues, d’autres moins prévues, et certaines plutôt imprévues. Celle de Matthieu est de la catégorie des imprévues. Jeune agriculteur, propriétaire de quelques vaches laitières, j’ai souhaité partager un instant son quotidien et échanger sur son parcours, son futur et ses changements sur sa vision de la vie et de son métier. Un échange riche en expérience et en émotion.

15 août. Il est 5h du mat’ (« j'ai des frissons... » euh non !). Mon réveil se met à sonner. Inutile puisque j’ai vu s’écouler chaque heure de la nuit. Lorsque je sais que je ne dois pas rater l’heure, mon angoisse est telle que mon sommeil est interrompu toutes les 30 ou 40mn. Infernal. Donc je me lève, me fais un expresso, puis active Waze pour me rendre sur le lieu de ma prochaine rencontre. C’est à 15km de là, dans un petit hameau situé sur la commune d’Arlanc. Au bout de 20mn sur de petites routes de campagne, je m’arrête devant un vieux bâtiment. Le jour n’est pas encore levé. J’en profte pour préparer mon matériel. 15mn plus tard, mon hôte arrive dans son véhicule jaune, un sachet contenant un croissant et un pain au chocolat. Quelle charmante attention.

Je suis chez Matthieu, jeune agriculteur-éleveur de 33 ans. Tout du moins, devant son étable, son lieu de travail. Cela fait trois ans qu’il a repris seul l’exploitation familiale. A quelques mètres de là, la maison où réside encore ses parents. La rencontre avec Matthieu s’est faite la veille, par le plus grand des hasards. Alors que je venais de trouver un magnifique spot sur la commune de la Chaise-Dieu pour passer la nuit sous des pinèdes, je me décide à prendre en photo le coucher de soleil.

Il faut dire que le point de vue surplombant le village est assez exceptionnel. Se trouve là un jeune couple qui a eu la même (brillante) idée. Je m’incruste avec mon appareil photo. Au bout de quelques minutes, nous entamons une discussion sur le thème de la photo, des couchers de soleil, des vaches en train de paître en premier plan, les raisons pour lesquelles Matthieu et sa compagne Katia se trouvent ici. Au bout d’un moment, il m’avoue qu’il s’étonne de se trouver là à discuter avec moi alors que quelques mois en arrière, il n’aurait eu ni l’envie ni pris le temps de parler, ni même de contempler un simple coucher de soleil. Il m’apprend qu’il est agriculteur et en plein questionnement. Katia, quant à elle, 29 ans, travaille pour la communauté de communes en assurant du soutien scolaire pour les élèves en difficulté ou échec scolaire. 

Pour ma part, je lui explique mon projet des « Gueules de France ». Sous la forme d’une boutade, ill me lance qu’il pourrait en faire partie. Et c’est ainsi qu’en le prenant au mot, nous nous sommes fixés rendez-vous pour la première traite du matin chez lui. Enfin… dans quelques heures désormais ! (Il est déjà minuit !)

Mais revenons à Arlanc. Matthieu me propose d’aller chercher les bêtes une centaine de mètres plus loin. Groupées elles nous attendent impatiemment dans le pré. Le soleil se lève.

On fait le chemin inverse. Arrivées à l’étable, chacune des vaches trouvent sa place dans les cornadis pendant que Matthieu remplit les mangeoires d’un ménage de céréales. L’effervescence est palpable chez nos amies les vaches. Entre temps, on rend visite aux veaux situés un bâtiment plus bas. Puis place à la routine quotidienne : il prépare chaque machine faisceau traire et les fixe aux mise de chaque vache. Il en a cinq. Ce qui lui permet de garder un rythme constant. Il équipe ainsi les cinq premières vaches. Lorsque le lait de la première a été tiré, la vache sort et se met en retrait tandis qu’il équipe la suivante. Il enchaine ainsi avec ses 25 vaches.

Durant la traite, Matthieu et moi échangeons sur son rythme de vie, sa vision du métier, ses projets, et les perspectives à venir.

Sa production de lait sert pour la fromagerie. Ne pouvant remplir les critères AOC (Fourme d’Ambert, Roquefort), son lait sert à concevoir d’autres types de fromage. Il aurait voulu agrandir et surtout rajeunir les bâtiments. Hélas un gros obstacle se présente à lui : cela coûte fort cher. Et le relief du terrain lui imposerait de faire un gros travail de terrassement pour garder l’accès aux camions de laiterie. S’ajoutant à cela, il m’explique avec une certaine fatalité que tout devient de plus en plus compliqué, qu’il doit s’adapter… mais qu’il ne décide de rien. Par exemple, le prix de vente de son lait est imposé. Mais ce qu’il craint le plus, c’est de ne plus pouvoir vendre à terme sa production car les camions, de plus en plus gros, ne veulent plus prendre la peine d’accéder à sa ferme. Il faut que l’accès soit pratique, « étudier pour ». Hélas, sa ferme, reculée et aux accès étroits, ne remplit plus le cahier des charges des acheteurs laitiers.

Son avenir, il le perçoit comme une suite de contraintes. Agriculteur de pères en fils, reprendre l’exploitation familiale était pour lui une évidence. Mais il n’imaginait pas qu’il aurait tant de mal à la faire évoluer comme il l’aurait souhaité. Matthieu exprime souvent un large sourire. Même si la réalité reste préoccupante, il tente de rester optimiste.

Bien sûr, il me parle du changement climatique. Sur les 4 dernières années, seule une a été… « anormalement normale ». Les autres, il a fallu faire avec la sécheresse, le manque d’herbe… Il sait que ce sera ainsi désormais. Il faudra faire avec...

Comme tout agriculteur, il aime son métier. Par dessus tout, il aime ses bêtes. Il les connait toutes par coeur. Comme pour me le prouver, il s’amuse à anticiper les réactions de l’une ou de l’autre. « Tu vas voir, elle, elle va venir vers toi et chercher les câlins ! » Et en effet, l’un d’elle se met à me lécher, à me pousser de la tête pour que je m’intéresse à elle. « Tagada, elle est peureuse. Elle va garder ses distances et te surveiller » Et en effet, en alerte, elle reste à distance de moi tout en me checkant du regard. Il les a toutes vues naitre et grandir. Il n’imagine même pas le traumatisme que cela pourrait être si, comme certains fermiers, on devait euthanasier ses bêtes à cause d’une maladie. Non. Il ne l’imagine même pas.

Tagada, la timide

Il trouve sa région, le Livradois-Forez, magnifique. Je ne peux pas lui donner tort. Et je sens qu’il veut se donner les moyens d’en profiter davantage, de partir à la découverte de son environnement. Il revient sur son comportement de la veille, le soir de notre fameuse rencontre et des multiples sujets que l’on a évoqué : l’individualisme croissant, les angoisses sur notre avenir, et tout ce qui a changé après le Covid…  Il m’explique qu’il y a quelques mois encore, il n’aurait jamais pris sur son temps pour venir observer un simple coucher de soleil. Il est conscient de son changement de comportement. Et je sens que cela le perturbe. Certaines priorités chez lui ont changé. Il pense que c’est aussi depuis qu’il a vendu la moitié de son cheptel. De 120 bêtes, il n’en a plus que 60 environs. Depuis, il vit différemment. Enfin, financièrement, pas vraiment. Il fait avec. Mais au final, il a du temps pour lui, pour les siens, pour se poser les bonnes questions (ou pas !) et cumule moins de stress. Et puis il cherche à s’ouvrir sur d’autres centres d’intérêts. C’est aussi cela qui lui a permis de nous croiser et les raisons pour lesquelles il a accepté de me recevoir chez lui. Je lui explique que j’en suis honoré. Il me répond que c’est plutôt lui qui l’est. Il ne comprend toujours pas pourquoi je lui voue tant d’intérêt. Et pourtant, c’est tellement évident pour moi. Durant notre échange - comme la veille d’ailleurs - l’émotion est palpable. Plus que jamais. A tel point que ses yeux se mettent finalement à larmoyer. Je suis ému. Un long silence respectueux s’installe. Puis éclatent des sanglots.

Katia arrive à ce moment précis. Elle nous rejoint et comprend immédiatement ce qui se passe. A son tour, ses yeux se troublent. J’ai beaucoup de respect pour les personnes qui expriment leur émotion les plus intimes librement. Etant pareil, je me sens moins seul. Je suis touché, honoré même. Et surtout, je les comprends. L’authenticité d’Etre - et non de Paraître - est à ce prix. Respect total.

Il est 10 heures passées. Je n’ai pas vu le temps s’écouler. Il est temps pour moi de continuer mon périple.

J’ai dans mon appareil de nombreuses photos : Matthieu au travail, des portraits de ses bêtes, des paysages, des ambiances, et surtout le témoignage d’un jeune agriculteur qui se questionne sur son métier, le sens de la vie et de ses priorités.

Finalement, sa contemplation des levers et couchers de soleil sont peut-être le signe de la recherche d’un futur horizon…

Katia et Matthieu

(merci à Matthieu de m'avoir ouvert avec humilité et authenticité ses portes et son coeur)

NB : J'ai complètement crotté mes baskets. Et comme je m'y attendais, certaines parties ne reprendront plus leur aspect d'origine mais resteront définitivement couleur... bouse de vache ! 🐮😬😭

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