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#012 – Marie-Eve, l’éclairée

#012 – Marie-Eve, l’éclairée

mars 2, 2026
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Depuis quelques jours, je sillonne le Beaujolais à la recherche de nouvelles gueules avant de reprendre les routes de France. Dans le sud de la région, j’ai croisé celle de Marie-Ève. Son métier, comme son parcours de vie, m’ont immédiatement interpellé. Une rencontre lumineuse, singulière, presque hors du temps.

Marie-Ève vit à Morancé. Pour la rejoindre, il faut traverser Charnay, joli village des Pierres Dorées, puis descendre par une petite route pentue avant d’emprunter un chemin étroit. Sa maison de pierre apparaît enfin, accrochée à flanc de colline. Le panorama est superbe : au loin, le mont Verdun se détache, Lyon en ligne de mire.

Ici, l’habitat se confond avec l’atelier. Car Marie-Ève est artiste.

Une artiste rare : iconographe. Ils sont une poignée seulement en France à pratiquer cet art millénaire, rigoureux, codifié, presque secret. Elle peint des icônes religieuses chrétiennes. Un univers que je connais peu, et qui m’intrigue immédiatement.

Je sonne au portail. L’accueil est… inattendu : la truie Suzanne  et un chien viennent annoncer mon arrivée avec enthousiasme.

Puis Marie-Ève apparaît. Un petit brin de femme, cheveux courts, regard perçant, voix douce et posée. Elle m’invite à entrer.

À peine le seuil franchi, mon regard est happé par un immense mur couvert de mots, de dessins, de collages, de photographies. Un mur vivant. Nécessaire. Elle l'appelle sa "scène de crime". Marie-Ève m’en explique la raison.

Son mur d'expression

L’été dernier, le 4 juin, elle a failli mourir. Mourir d’une simple piqûre de guêpe.
Sans aucun antécédent allergique, son corps a soudain réagi de façon fulgurante. Durant la nuit, en plein sommeil, elle subit un choc anaphylactique violent. Perte de connaissance. Trou noir. Elle se réveille entourée de pompiers, évacuée en urgence absolue. Les médecins seront formels : quelques minutes de plus sans intervention lui auraient été fatales. Elle a eu beaucoup de chance. Un miracle, disent-ils.

Mais pour Marie-Ève, une question demeure : que s’est-il passé entre sa chute et l’arrivée des secours ?

Elle présente des traces de choc, un visage tuméfié. Elle pense avoir appelé les urgences dans un état quasi inconscient. Elle garde aussi le souvenir confus de son chien, inquiet, tentant de la maintenir éveillée. Instinct de survie ? Mystère.

La suite est plus rude encore. Son médecin lui annonce que désormais, sa vie tient à une piqûre. Une seule. La prochaine pourrait être la dernière. Alors la peur s’installe. La vigilance permanente. Recluse chez elle, Marie-Ève vit entourée d’angoisses. Chaque sortie devient un risque. Pour retrouver un semblant de liberté, elle finit par enfiler une combinaison intégrale d’apiculteur. Casquée, protégée, presque irréelle. Comme un cosmonaute dans son propre jardin.

Vivre à la campagne, entourée de fleurs, devient paradoxalement un danger quotidien.

Pour conjurer cette peur, Marie-Ève fait ce qu’elle sait faire de mieux : créer. Elle nourrit jour après jour ce mur d’expression. Poèmes, mots, dessins, collages. Un exutoire. Une respiration. Mais c’est surtout une étape de reconstruction. Tel un papillon, elle attend de sortir de sa chrysalide protectrice afin de renaître et affronter une vie nouvelle. Sans angoisse. 

C’est là que, me semble -t’il, tout se relie à son métier.

Marie-Ève est iconographe depuis plus de trente ans. Née en 1969 en Dombes, elle se forme aux Beaux-Arts de Mâcon puis de Rennes, étudie l’Histoire de l’Art, maîtrise de nombreuses techniques, enseigne, élève ses enfants. Jusqu’au jour où elle découvre l’iconographie religieuse.

Pour elle, ce sera LA révélation.

Elle se forme auprès de maîtres reconnus, s’engage dans un long apprentissage où se mêlent exigence artistique, rigueur historique et dimension spirituelle. Les techniques anciennes, la symbolique, les écrits sacrés : tout est précision, lenteur, respect.

Ses œuvres deviennent peu à peu des références. Elle expose, réalise des résidences, transmet à son tour.

Mais revenons au présent. Nous sommes devant son mur.

Elle m’invite à la suivre dans son atelier.

Là, le temps semble suspendu. Icônes achevées ou en cours, pinceaux, pigments bruts, supports façonnés à la main. Et surtout, cette lumière. Une lumière presque palpable, qui traverse la fenêtre et vient caresser les dorures. Les icônes semblent l’absorber, puis la renvoyer, magnifiée. Sublimée.

Au fil de la discussion, Marie-Ève m’explique le sens profond de ces icônes.

Ici, rien n’est décoratif au hasard. Une icône n’est pas une image pieuse ordinaire, encore moins un objet de simple ornement. Elle est une présence, un symbole, un lien. Elle sert à accompagner, à protéger, à transmettre. Elle s’inscrit dans une tradition millénaire où chaque posture, chaque couleur, chaque regard obéit à des codes précis, consignés dans les Écritures.

Certaines de ses œuvres sont destinées à des expositions ou à des lieux publics. Mais la majorité sont des commandes privées. Des familles, des personnes, viennent à elle pour faire représenter un saint correspondant à un prénom, à une histoire personnelle, à une quête intime.

Chaque demande implique un long travail de recherche dans les textes anciens, les sources iconographiques, les traditions orthodoxes. Marie-Ève ne se contente pas de peindre : elle étudie, interprète, puis traduit plastiquement une figure spirituelle dans le respect absolu des canons.

Rien n’est laissé au hasard. On ne « choisit » pas un saint comme on choisirait un motif. On le rencontre.

Et cette rencontre demande du temps. Beaucoup de temps.

Marie-Ève fabrique tout elle-même : les supports, les peintures, les mélanges de pigments parfois rares. Toute commande nécessite des recherches approfondies dans les textes anciens, avant de laisser place à l’interprétation artistique. Rien n’est laissé au hasard. On a du mal à imaginer qu’une icône de la taille d’une simple feuille A4 peut réclamer plusieurs mois de travail.

Les heures passent. Je l’écoute, fasciné. Elle parle avec passion, mais aussi avec une grande sérénité. Une forme d’apaisement profond se dégage d’elle.

Je lui demande, presque timidement, si elle est croyante. Elle me répond qu’elle a la Foi, une foi profonde et singulière au Christ et à tous ces Saints. Chaque icône est créé dans le souffle, la prière…

Cette spiritualité nourrit son travail, lui est essentielle.

Au moment de partir, mon regard se pose une dernière fois sur ce mur d’expression. Je repense à son accident, à cette survie inespérée, à cette lumière qui traverse ses œuvres.

Et je me surprends à imaginer qu’une force quasi mystique veille sur Marie-Ève.

Entre nous… comment pourrait-il en être autrement ?

——

Merci Marie-Eve Thomas de m'avoir ouvert son antre.
Pour en savoir plus : Atelier Iconographie Saint-Thomas (Morancé - 69)

Photos réalisées au moyen-format FUJIFILM  GFX100sII


Diaporama

Rencontre du Morancé (69)

4 thoughts on “#012 – Marie-Eve, l’éclairée”

    • Tout à fait. Elle est rayonnante. Et son univers est tout aussi étonnant. J’ai pu découvrir celui de l’iconographie religieuse que je ne connaissais pas, pointé de quelques apriori. Et pourtant… la démarche est passionnante, située entre recherche historique, art et spiritualité. Cela,me fait penser un peu à celui de « Au nom de la rose » en version contemporaine. 😉
      A noter qu’elle ouvre son atelier aux curieux, comme pour celles et ceux désireux d’effectuer des formations (initiation ou confirmés).

  1. Tres touchée de cette histoire, j’ai connu Marie-Eve, tu l’as décris très bien…et ce qui lui arrive est incroyable

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