Ma rencontre avec Patrick Chauvel, grand reporter, photographe, écrivain, m’a fortement impressionné. Elle m’a permis de mieux comprendre les motivations d’un photographe de conflit, de juger et comprendre les risques pris pour finalement quelques clichés… mais quels clichés !
C’est dans le cadre des Rencontres du Cinéma Francophones en Beaujolais – dont j’étais le photographe officiel – que je croise Patrick Chauvel, invité par le festival, lors de la présentation d’un film/documentaire évoquant un conflit. Comme souvent, le premier contact est simple, discret, et lorsque je me présente, professionnel. Je dois couvrir les débats puis faire ma série de portraits des intervenants. Mais la chance me sera donné de prendre le temps de participer à un long échange entre nous, au moment du déjeuner. Il répond d’abord à quelques questions qui nous hantent : quelles sont les motivations à risquer sa vie pour rapporter quelques photos de guerre ? A-t’il été blessé ? Comment voit-il ce monde en revenant de ces zones tumultueuses ? Quel regard peut-on porter ensuite face aux horreurs de la guerre ?
Dans le milieu de la photo de guerre, Patrick Chauvel est une légende. L’homme reste un moment à nous évoquer certains souvenirs, des anecdotes aussi amusantes qu’effrayantes. Comme celle en Tchétchénie alors qu’il échangeait face à face avec un ami dans une rue. Des combats avaient lieu tout autour d’eux, ils voient filer un objet entre eux. Puis ils entendent une grosse détonation quelques dizaines de mètres plus loin. Ils s’aperçoivent qu’ils ont échappé de peu à une mort certaine : un projectile, tiré probablement d’un lance-roquettes, vient de passer à quelques centimètres de leurs têtes. Puis s’en suivent de nombreuses autres histoires toutes aussi surréalistes. On se mettrait presque à douter, qu’il en rajoute. L’homme pourtant a été blessé par balles plusieurs fois. On se dit que c’est juste dingue qu’il soit encore en vie.
Soudain, alors que la discussion allait bon train, Patrick plonge sa main dans sa besace et en sort un portable :
« je vais vous montrer des images que vous ne verrez jamais, même dans Paris-Match ! »
Il se met à défiler plusieurs clichés fraichement sortis de son dernier reportage. À chaque fois, il nous légende la photo, resitue le contexte. Les images sont belles, cruelles parfois, dures, violentes, et impensables. Pour exemple, il nous montre une partie de foot. Il me dit : « tu vois quoi là ? » « bah des soldats qui jouent au ballon non ? » « regarde bien… »
Je me concentre et je vois ! Le ballon est… une tête !😱
Je pourrai vous raconter plusieurs anecdotes photos qu’il nous a confiées… toutes plus horribles ou surprenantes les unes que les autres. C’était passionnant. Et d’une certaine manière, je comprenais très bien la raison pour laquelle il avait pris ces photos « dures et polémiques » même si – je l’avoue – je ne saurai pas si, à sa place, j’aurai eu la force de me détacher de l’action, si la culpabilité ou la gêne ne m’aurait pas empêché de déclencher.
A la question, pourquoi fais-tu ce job risqué ? Il me répond qu’il faut qu’il y ait des témoins de ce qui ce passe là-bas, dans ces pays en guerre, dans ces pays reculés… il ramène sa vérité, LA vérité, crue, souvent contraires aux idées reçues ici, des images pour l’histoire. Il nous explique aussi que nos politiques sont hors-sol, qu’il est conscient plus que quiconque des risques actuels de notre société, des instabilités géo-politiques, de la valeur humaine, de la folie en ce monde.
Cet échange a duré de longues minutes. J’aurai aimé continuer.
Soudain, la réalité fut la mienne. Timidement je lui ai demandé de m’accompagner sur mon espace studio. À cet instant, dans mon viseur, j’ai lu dans son regard beaucoup de choses. De la dureté, de la puissance, mais aussi de la souffrance, une personne à la fois tourmentée et fragile. Et d’une certaine manière humaniste. Beaucoup d’ambivalence. J’étais ému. Et très impressionné de me trouver face à un autre photographe de renom, un rescapé, un miraculé aussi.
A cet instant, mon combat fut de lui tirer – le plus fidèlement possible – le portrait.
Le shooting

Sujet : Patrick Chauvel.
Réalisé avec Flashes Studio, et GFX50r + 63mm-f/2.8
Date : 17 novembre 2019


L’expression des visages affiche l’histoire vécue avec ses souffrances
Il en est la preuve ! C’est bouleversant
C’est totalement ça. Je tiens à souligner que ce portrait illustre parfaitement ce que je souhaite « construire » au fil du temps : mettre en exergue des individus au parcours singulier (ou pas) et qui dégagent quelque chose, dévoilent leur âme… et j’aime pouvoir mélanger des personnes célèbres comme inconnues.