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#003 – Marinou, la femme du vieux moulin

Marinou, la femme du vieux moulin

#003 – Marinou, la femme du vieux moulin

juillet 24, 2025
Marinou, la femme du vieux moulin

Ce nouveau portrait est singulier. Ce sera en fait un hommage à titre posthume. Je me suis longuement interrogé sur la manière d’intégrer ce portrait dans cette série. Marinou aurait dû trouver sa place lors de ce tour, c’était une évidence ; hélas, elle nous a quitté à l’automne dernier. De passage dans son village en Lozère, j’ai donc marqué un arrêt sur sa tombe mercredi. Voici l’histoire de ce cliché, de cette rencontre…

Comme chaque été depuis bientôt 10 ans, je m’octroie un trekking estival. Je pars en VTT et remorque durant deux à trois semaines, en mode minimaliste, et parcoure la France via sentiers, chemins et routes. En 2021, je décidais de partir de Villefranche pour rejoindre le GTMC à la hauteur de Vichy et redescendre jusqu’à Agde (que j’atteindrais au bout de 3 semaines). J’empruntais parfois le chemin de Stevenson… et c’est ainsi que je me suis retrouvé à Rieutort-sur-Randon, une petite commune lozérienne. Là, je fis la connaissance de deux sœurs, Sylvaine et Cécile, qui m’offrirent le gîte et le couvert pour une nuit. À cette occasion, elles vinrent à m’évoquer leurs efforts pour aider au mieux une très vieille femme vivant seule, dans la misère, à quelques pas de là, entourée de ses nombreux chats dans un vieux moulin. Non sans me prévenir à l’avance du côté « folklorique », elle m’y emmenèrent.

C’est ainsi que je fis la rencontre de Baptistine que tout le monde appelait ici "Marinou" (ou encore pour certains "Marinette"). Le lieu que je découvris était fortement délabré. Une vieille ferme, un moulin en ruine, des tas de bois, de débris de toute sorte, des casseroles çà et là (pour les chats), et un ruisseau dont la cascade toute proche gronde.

Elle vivait là, seule, entourée d’une vingtaine de chats au moins, dans des conditions -disons-le - inhumaines et insalubres. Aidée d’une canne, elle s’évertuait chaque jour à ramasser du bois aux alentours qu’elle entassait inlassablement partout où elle pouvait afin d’alimenter son vieux poêle à bois. À l’intérieur, le plancher était fragilisé par l’humidité. L’odeur de pisse de chats nous prenait aux narines. Elle ne faisait plus le ménage depuis longtemps. Il faut dire qu’elle n’y voyait plus très bien dans cette pièce sombre éclairée uniquement par la fenêtre dont les carreaux, crasseux, ne laissaient plus passer la lumière. L’ampoule, quant à elle, jaunie par le temps et les salissures, ne rayonnait presque plus. Sur les murs emplis de suie, quelques photos. Difficile de vous décrire son lieu de vie. Les images parlent d’elle-même (tout est resté en l’état après son départ, ou presque).

Elle vivait de rien. Les sœurs lui ramenait ses courses du village, lui donné quelques vêtements ; c’était l’occasion pour elle de boire un jus de fruit, manger un gâteau, papoter… Elle les « payait » par du troc : des salades de son jardin, quelques champignons, des pissenlits qu’elle ramassait çà et là, etc…

Grâce à ces petites attentions extérieures, Marinou avait repris goût au contact de certains humains qu’elle avait longtemps fui. Rejetée, marginalisée par les locaux et par peur « des autres », elle s’était réfugiée dans son moulin. Il avait vieilli avec elle. Tout tombait en ruine. 

Sa confiance, elle ne l’accordait qu’à quelques personnes triées sur le volet. Elle avait bon cœur, vraiment, pour qui voulait l’approcher ; mais la vie ne lui avait pas fait de cadeaux. Elle vivait là au rythme des saisons, guettant l’été le petit camping municipal d’à côté afin de papoter avec quelques réguliers, des anciennes connaissances nés dans le village… ils étaient rares.

On pourrait dire que Marinou était… « sauvage ».

Sa vie d’avant, dans les grandes lignes, c’était du Zola. Elle avait eu des enfants… fille mère à une époque où ce n’était pas bien vu par la société.

Depuis Marinou, connue de tous, vivait là. Elle refusait qu’on l’aide. Sous le vent, la pluie ou la neige, elle pouvait parcourir plusieurs km à pied pour quelques courses au village voisin. Parfois, prise de pitié, certains ouvraient leur portière pour lui épargner de longues et pénibles marches. Je vous avais dit qu’elle avait du mal à se déplacer ?

Le pays Lozérien, c’est rude. Très rude !

Sa famille, me direz-vous ? Elle n’en avait plus. Ou pas.

Ce fameux jour de l’été 2020 où l’on m’a accompagné à l’entrée du moulin, j’avais bien sûr mes appareils photos. J’ai demandé à Marinou si elle accepterait que je la photographie. Elle m’a souri. Ce qui l’amusait beaucoup, c’était ma longue barbichette. Son sourire narquois en disait long ; elle était heureuse qu’on s’intéresse à elle, qu’on soit présent, qu’on discute ensemble. Son patois rendait parfois difficile les échanges. Mais après de multiples tentatives pour se comprendre, cela finissait souvent en éclats de rire. Le rire, c’est universel. Et puis ses yeux malicieux plein de vie  regardaient la vie avec optimisme le futur… et non le passé.

Puis j’ai demandé à Marinou de « poser » pour moi. Le plus marrant, c’est qu’elle a pris instinctivement la pose « mannequin ». Au final, plus d’une vingtaine de portraits. Malgré ses vêtements usés, troués et sales, elle était belle ce jour là. Rayonnante comme jamais.

Finalement, grâce à la l’intervention bienveillante des deux sœurs et à force de persévérance, elles ont obtenu l’attention des services sociaux. Les conditions déplorables dans lesquelles Marinou vivait ont abouti au bout de quelques temps, malgré ses réticences, à lui proposer une place dans un logement social dans le centre du village puis à l’EHPAD du village

Elle a ainsi fini ses dernières années paisiblement, dans un lieu salubre et moins esseulée. Elle s’y est plu. L’EHPAD lui a même accordé une concession exceptionnelle : garder un chat avec elle. C’était sa seule famille. Ses bébés comme elle disait. De l’EHPAD elle sortait librement prendre le soleil, discuter en patois avec les gens du coin et nourrir ses « bébés » sauvages dans le village.  Une deuxième vie en quelque sorte...

On m’a raconté qu’au centre de la pièce principale, puis dans sa chambre de l’EHPAD, trônait une grande photo, celle que je lui avais donné. Elle en était fière. Moi aussi.

En octobre 2024, Marinou s’en ait allé après une mauvaise chute. Sa tombe située à l’entrée du cimetière lorsqu’on passe derrière l’église de Rieutort, en terre battue, modeste, ne passe pas inaperçue : c’est la plus fleurie, la plus joyeuse, la plus atypique. Dessus on y retrouve des silhouettes de chats, un beau texte, des compositions florales, des plaques de quelques fidèles… et… deux grands portraits d’elle. Mes Photos.

Si vous passez par son pays, arrêtez-vous. Évoquez son prénom. Vous verrez comme cette « inconnue » était pourtant connue de tous.

Je m’étais promis de permettre à Marinou de rejoindre les Gueules de France. C’est désormais chose faite.

Les Photos suivantes ont été réalisées au FUJI X100v et FUJI XPRO-1 :

3 thoughts on “#003 – Marinou, la femme du vieux moulin”

  1. Que d’émotions à nouveau à la lecture du portrait de cette dame tant singulière. On a du mal à se mettre à sa place avec les conforts de notre société et pourtant peut la comprendre. Vieillir seul en ne souffrant pas du très peu, d’un essentiel. Des chats en compagnie.
    Et des personnes qui la visitaient bien qu’isolée sans être repoussée.
    Le message sur sa tombe est poignant.
    Merci Dominik de l’avoir mise en avant, même à titre posthume, il le fallait.
    Merci à toi, admirable pourvoyeur d’émotions dans tes mots, dans tes photos, dans tes portraits …

  2. Bonsoir Dominik
    Cécile vient de me communiquer ton site » Gueules de France » pour voir ton reportage sur Marinou . J’ai les larmes aux yeux , je viens de lire ton témoignage sur cette belle âme qu’était Marinou . Tes photos lui rendre toute sa beauté intérieure , l’avoir connu reste pour moi une expérience enrichissante de la vie . Ce mois ci j’ai mis en décoration dans mon séjour la photo que tu avais pris de la façade de sa maison avec deux de ses chats, elle me rappelle cette femme inoubliable qu’était Marinou . Merci Dom pour ce beau témoignage
    Sylvaine

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