
Rencontre du - Culles-les-Roches (71)
Il suffit parfois d’un rien pour qu’une petite indiscrétion se transforme en une rencontre inespérée. Celle de Bertrand, à Saint-Gengoux, en fait partie.
Par le plus grand des hasards, j’apprends que Bertrand Brocard réside non loin de là, à quelques kilomètres. Je le contacte et fixe un rendez-vous autour d’un verre.

Mais qui est Bertrand ? Dans les années 80-90, il fait partie des pionniers du jeu vidéo. À la tête de Cobra Soft (basée à Chalon-sur-Saône) et accompagné de plusieurs acolytes talentueux (programmeurs, scénaristes, infographistes), il conçoit les tout premiers jeux vidéo. C’est l’âge d’or des micro-ordinateurs familiaux avec l’arrivée dans les foyers de l’Amstrad, Commodore, Atari, Thomson, les premiers PC sous Windows… pour ne citer qu’eux. N’oublions pas non plus le ZX Spectrum ou le ZX81, où tout s’écrivait en langage machine.
Très vite, il réalise des best-sellers et la petite structure devient une référence française dans le domaine. D’autres éditeurs émergent à la même époque, parmi lesquelles Ubi Soft, Ère Informatique… et surtout l’incontournable Infogrames.
Cobra Soft sortira plusieurs grands titres : Cobra Pinball, Meurtre à Grande Vitesse, puis Maxi Bourse, Les Ripoux, Dame Grand Maître, Full Metal Planet, la série des Meurtres (Meurtres à Venise, …), ou encore Action Service, l'adaptation de la BD de Jacobs La Marque Jaune… et j’en passe.

Quelques années plus tard, Bruno Bonnell (patron d’Infogrames) réunira Cobra Soft et Ère Informatique au sein du même groupe. Bertrand poursuivra l’aventure encore quelques années, avant de faire évoluer la structure vers Hitech Production.
Ce qui singularise Bertrand, c’est qu’il est l’un des rares — voire le seul — à avoir conservé les traces de cette époque. Du simple fax aux dessins, roughs, notes, jusqu’aux fichiers informatiques de développement. Tout a été soigneusement gardé, accumulé dans des dizaines de cartons. Un trésor unique. À tel point que la BNF s’y est intéressée pour les préserver et les intégrer aux archives nationales.
Mais Bertrand a vu plus loin. Il a créé le Conservatoire National du jeu vidéo. Il y travaille depuis des années. Entre colloques et conférences qu’il anime encore, il espère voir ce projet se développer et s'étendre plus encore afin que d'autres sources documentaires d'autres éditeurs rejoignent le fond actuel qu'il a déjà constitué. Mais le temps passe. Il ne sait pas s’il aura l’énergie nécessaire pour mener ce chantier à son terme, et espère pouvoir un jour transmettre le flambeau.
Bertrand a tant à raconter.

Il ne peut s’empêcher d’égrener les anecdotes. Parmi elles, celle de l’adaptation d’Astérix en jeu vidéo (car de nombreuses BD ont été adaptées par ses soins). Il échange alors régulièrement avec les studios Uderzo. Un jour, Uderzo avait émis son avis sur un personnage proposé par le studio chargé des animations. Exigeant et peu convaincu, il avait annoté lui-même le document et avant redessiné spécifiquement le personnage qui ne lui convenait pas.
Des pépites comme celle-ci, il en existe des dizaines.
Et dire que tout cela dormait il n'y a pas si longtemps dans de simples cartons… et il en reste plus encore dans sa mémoire. Fort heureusement, ce conservatoire est là pour mettre ces documents de création à la disposition de tous.
Ce que beaucoup oublient, c’est que bien avant les consoles actuelles, les premiers jeux vidéo — leurs ancêtres — tenaient sur de simples disquettes, voire des cassettes, et ne pesaient que quelques kilo-octets. Les graphismes, eux, se limitaient à 4, 8 ou 16 couleurs, sur des écrans de 320 × 240 pixels, parfois 640 × 480 dans les meilleurs cas.
En quittant Bertrand, je me suis soudain rappelé cette époque où de simples points lumineux sur un écran — à des années-lumière du réalisme actuel — suffisaient à nous faire rêver et à nous emporter loin du réel. On se contentait de peu. L’imagination faisait le reste.
Bertrand fait partie de ces artisans du rêve numérique qui ont marqué toute une génération. Il y a consacré une vie entière. Sa vie.
En l’écoutant, je perçois une forme de nostalgie. Mais surtout une immense fierté. Et il a raison.
Espérons seulement que ce patrimoine français, à la fois historique et numérique, ne tombe pas dans l'oubli. Ce serait un véritable gâchis.
Note : Dans une autre vie, j'ai moi-même collaboré à la création de jeux vidéo au sein de Cobra Soft dans les années 80-90, sous le nom de "Dominique Fusina".
Note 2 : Dans l'équipe de développement d'origine de Cobra Soft, nous trouvions Roland Morla, Gilles Bertin, Jacky Adolphe, puis Nathalie Delance...
Photos réalisées au moyen-format FUJIFILM GFX100sII


Superbe et bien écrit