
Rencontre du - Cuisery (71)
À Cuisery, les livres ne se contentent pas de s’aligner sur des étagères. Chaque premier dimanche du mois et durant toute l'année, ils occupent la rue entière et s’offrent aux passionnés de mots et d’images. C’est dans ce village de Bourgogne, à quelques kilomètres de Tournus, que je rencontre Jean-Louis.
Sa silhouette immense de bucheron impose d’abord le respect : une carrure solide, réellement impressionnante, une barbe blanche épaisse, une tignasse fougueuse qui ferait pâlir plus d’un crâne lisse, et surtout un regard perçant. Son sweat arbore l'emblème d'une équipe de rugby. La couleur est annoncée.

Localement, beaucoup le connaissent pour son rôle dans l’animation du village et du marché aux livres. Mais Jean-Louis, c’est avant tout un parcours. Un fil qu’il n’a jamais vraiment lâché.
Il aurait dû être professeur d’histoire. Avec deux licences en poche (histoire, géographie) le chemin semblait tracé. Et puis sonne 1981 : la libération des ondes !
Sur un coup de tête, après un concert d’un groupe local, il monte avec quelques amis une radio : « Poste 4 ». Une antenne bricolée, un émetteur… et le voilà embarqué pour vingt ans dans le monde de la radio.

La bande dessinée, elle, ne l’a jamais quitté. Depuis la fac, dit-il. Il se souvient de cette première planche achetée à la fin des années 70, à Kent, auteur (et chanteur) encore inconnu. Ironie des circonstances : ce sera le premier original dont Kent se séparera.
Dans les années 90, il pose une autre pierre : « La Librairie des Héros » à Villefranche-sur-Saône. Un lieu, mais aussi un point de ralliement sur lequel prend appuie un autre projet : la création du festival BD dans cette même ville, après un déclic à Cousance. Il emporte avec lui le soutien de quelques auteurs (Curd Ridel, Michel Rodrigue, Roger Widenlocher… pour ne citer qu’eux). Un succès. Le festival tiendra près de quinze ans. Assez pour marquer les esprits. Et créer des liens durables.

Puis vient l’époque des routes.
De 2000 à 2023, il rejoint Médias Diffusion et devient représentant pour plusieurs grandes maisons : Dargaud, Le Lombard, Dupuis… Pendant plus de vingt ans, il sillonne la France, rencontre les libraires, défend les nouveautés, accompagne les auteurs.
Il parle de cette période comme d’une famille. Une grande famille.
On parle auteurs. Je lui évoque mes préférés Gotlib, Franquin…
Il sourit. Forcément. Il se lève et revient en me posant un petit livre sur la table…
« Tiens, c’est pour toi… » me dit-il d’un air malicieux.
Puis il reprend.
Il y a quelques années, il s’installe à Cuisery avec Chrystel. Ensemble, ils ouvrent « Charabias », une librairie entièrement dédiée à la BD de seconde main.

À l’intérieur, les livres jonchent le sol et montent jusqu’au plafond. On se lève et me fait circuler entre eux comme dans une mémoire matérialisée. Un labyrinthe de l’esprit. Jean-Louis me guide à travers les pièces. Il montre, suggère, raconte à demi-mot. Ici, la jeunesse (des premiers âges jusqu’aux séries comme Les Chats ou Les Sisters). Là, tout au fond, des ouvrages plus singuliers, parfois très anciens, aux reliures de cuir bourrées de vieilles illustrations. On sent que chaque livre a été choisi, pas simplement rangé.
Dès son arrivée, il s’implique dans la vie du village. En 2023, il prend la succession de la présidence de l’association « Village du Livre de Cuisery ». Ici tout se joue sur 150 mètres. Une seule rue. Une concentration de bouquinistes presque unique. Mais le temps a fait son œuvre. Là où ils étaient nombreux en 1999, ils ne sont plus que huit aujourd’hui à maintenir une activité régulière. La plupart sont à la retraite, mais tiennent encore, fidèles, chaque premier dimanche du mois.
Internet est passé par là. Les habitudes ont changé. Le métier s’est fragilisé.
Mais le petit village de Cuisery résiste. Difficile de ne pas penser à faire le lien avec une certaine BD… (Gaulois, César, toussa toussa)

Jean-Louis n’avait pas prévu de s’investir autant. Il espérait une retraite plus tranquille. Mais fidèle à lui-même, il ne maintient pas : il relance. Thèmes, nocturnes, animations… Il redonne du mouvement, déborde d’idées. Il insuffle son dynamisme et son expérience. Une manière de prouver que le livre peut encore rassembler. Il n’est pas le seul à y croire. Et ça marche !

Comment résister à ce personnage. Il déborde de sympathie. De douceur. Il est brillant, magnétique. On se plaît à l’écouter. Tout est contraste chez lui. Et c’est ce qui fait sa force.
Nous discutons dehors, autour d’une petite table devant la vitrine. Le soleil nous déplace plus que nous ne le suivons. Les heures passent sans prévenir. Des amis s’arrêtent, repartent. Nous discutons de tout et de rien.

À un moment, je réalise que cela fait presque cinq heures que je suis là.
Certaines rencontres suspendent le temps.
Il est temps pour moi de reprendre la route. D’autres Gueules m’attendent plus loin…
En regagnant mon véhicule, je fouille mon sac. Je retombe sur le petit livre qu’il m’a offert un peu plus tôt. "Slowburn", Un quatre mains signé Franquin et Gotlib.
Je l’ouvre, tourne frénétiquement les pages et éclate de rire.
La série « Idées noires » me revient en mémoire. Avec elles, mon enfance. L’insouciance. Une forme de légèreté.
Peut-être que c’est ça, au fond, la force de Jean-Louis.
Nous faire ouvrir des pages, et nous empêcher de les refermer.
Si vous voulez le rencontrer :
librairie CHARABIAS - Cuisery - 30 grande Rue.
Jean-Louis et Chrystel CARTILLIER
Photos réalisées au moyen-format FUJIFILM GFX100sII




Hello Dominique.
Bravo pour ce portrait de Jean-Louis.
Touchant, délicat, très juste. Ton texte lui ressemble.
Tes photos sont magnifiques.
Je n’ai qu’une envie, aller faire un tour à Cuiserie.